Suite française (FR) Irène Némirovsky

Suite française (FR)

“1   La guerre

Chaude, pensaient les Parisiens. L’air du printemps. C’était la nuit en guerre, l’alerte. Mais la nuit s’efface, la guerre est loin. Ceux qui ne dormaient pas, les malades au fond de leur lit, les mères dont les fils étaient au front, les femmes amoureuses aux yeux fanés par les larmes entendaient le premier souffle de la sirène. Ce n’était encore qu’une aspiration profonde semblable au soupir qui sort d’une poitrine oppressée. Quelques instants s’écouleraient avant que le ciel tout entier s’emplît de clameurs. Elles arrivaient de loin, du fond de l’horizon, sans hâte, aurait-on dit ! Les dormeurs rêvaient de la mer qui pousse devant elle ses vagues et ses galets, de la tempête qui secoue la forêt en mars, d’un troupeau de bœufs qui court lourdement en ébranlant le sol de ses sabots, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil cédât et que l’homme murmurât, en ouvrant à peine les yeux.” (…)

Suite française est une suite romanesque inachevée d’Irène Némirovsky (1903-1942). Parue aux Éditions Denoël à la rentrée littéraire 2004, elle lui vaut l’attribution à titre posthume du prix Renaudot et devient un best-seller. L’idée d’un roman sur la débâcle de juin 1940, l’exode et l’occupation allemande lui est venue dans le village du Morvan où elle s’était réfugiée avec son mari et leurs deux filles, réalisant trop tard que cela ne les protégerait pas du péril nazi. En plus des textes qu’elle essaie de publier malgré les lois antijuives du régime de Vichy, elle imagine cinq tomes pour ce qu’elle considère comme son chef-d’œuvre : à l’été 1942, lorsqu’elle est déportée puis meurt à Auschwitz, suivie de peu par son mari, Tempête en juin et Dolce sont publiables mais Captivité n’existe encore qu’à l’état d’ébauche et les deux derniers volets à l’état de projet. Près d’un demi-siècle après la disparition de leur mère, Denise Epstein (1929-2013) et Élisabeth Gille (1937-1996) redécouvrent son dernier manuscrit. La minutieuse transcription par Denise des deux premiers tomes aboutit à une publication saluée comme un évènement littéraire et suscitant un regain d’intérêt pour l’œuvre d’Irène Némirovsky en France et à l’étranger. Dans la polémique anglo-saxonne qui s’ensuit autour de son supposé antisémitisme, il sera noté que Suite française n’évoque pas les persécutions contre les Juifs. Tempête en juin retrace l’exode chaotique de plusieurs individus, couples ou familles issus de milieux sociaux divers et dont les chemins vont se croiser, révélant sur un mode volontiers satirique leurs tares respectives. Dolce raconte trois mois du quotidien d’un village français à l’heure allemande, entre collaboration et velléités de résistance, ainsi que l’amour rapprochant une jeune bourgeoise et un officier de la Wehrmacht. Tentative assez unique de transcription romanesque à chaud de l’actualité, ce récit réaliste et drôle, parfois violent, offre un tableau sans complaisance de la société française sous l’Occupation. Histoire et politique n’apparaissent toutefois qu’en toile de fond, l’autrice ne s’intéressant qu’à leurs répercussions sur la vie et l’affectivité des personnages. Inspiré de modèles musicaux, Suite française serait en définitive un roman moral — mais non moraliste — où, en l’absence de jugement explicite du narrateur, l’ironie et la critique jaillissent des détails choisis, d’une esthétique du contraste, et de la juxtaposition de points de vue multiples chère à Némirovsky.

: 2020

2,50